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Citoyennes ou rebelles

Citoyennes ou rebelles de Solen MABO
Editions PUR, mars 2025, 313 pages – Préface de Dominique Godineau,
Cette étude revisite la période de la Révolution française en Bretagne, de ses prémices à la fin de la Restauration (1788-1830), sous l’angle particulier de la participation et de l’engagement des femmes bretonnes dans quatre départements. L’exclusion du département de Loire Inférieure évite le terrain des guerres de Vendée qui nécessiterait selon l’auteure une historiographie spécifique.
En huit chapitres et au prix d’intenses recherches l’universitaire scrute dans les archives des procès, des clubs et comités, des correspondances, des pétitions et de la presse, l’espace infime évoquant des silhouettes féminines en action, pour ou contre la Révolution. Dans cette période troublée qui va de fait modifier les rapports de genre et rebattre les cartes des attributions classiques hommes/femmes, l’auteur interroge (je cite) « les décalages entre le droit, les normes et les pratiques » et « donne à réfléchir sur ce qui a pu permettre à ces femmes en action de s’imposer ».
Les premiers chapitres détaillent l’engagement des Bretonnes au service de la Révolution. La démonstration témoigne d’une gamme variée d’actions : signatures des cahiers de doléance, de pétitions, de serments collectifs, soutien au clergé constitutionnel, incarnation de la déesse Raison dans une fête républicaine. Dans un environnement où l’activisme sans-culotte est fondamentalement faible, l’auteure souligne que s’affirmer publiquement en tant que « citoyenne patriote » radicalise tout engagement. Agir au féminin, c’est aussi utiliser le biais plus classique de la philanthropie: dons variés à l’armée républicaine sous forme de vêtements ou d’une journée de travail (cas des lingères du port de Saint-Malo), aide aux plus pauvres que la dissolution des ordres religieux a privés de secours. À noter au passage les très nombreux exemples issus des AM et ADIV* se référant aux clubs citoyens des villes de Saint-Malo et Saint-Servan (respectivement 32 et 16 occurrences/ livre). Cette participation féminine à l’ordre nouveau connaît ses temps forts dans les années 1791-92, période troublée des révoltes religieuses et des clubs politiques. Ensuite, le décret du 9 brumaire an II (30 oct. 1793) interdisant les clubs de femmes marque une rupture nette, ôtant aux prorévolutionnaires du sexe dit faible toute possibilité d’organisation pour se faire entendre.
Les trois derniers chapitres explorent le camp sympathisant ou impliqué dans la chouannerie pour y repérer la contribution des femmes que l’auteure dit sous-estimée voire occultée, parallèlement aux rôles masculins selon elle surévalués. La défense des traditions, un certain conformisme religieux, d’autres motivations diverses, qu’elles soient compassionnelles ou affectives (liens au père, au mari, au fiancé), tous ces ressorts n’expliquent pas complètement l’audace d’actes subversifs qui s’apparentent davantage à un véritable engagement politique. Car faut-il le rappeler, le recel d’un prêtre réfractaire est puni de mort à partir du 22 germinal an II (11 avril 1794). Et l’aide aux proscrits ne se limite pas au clergé anticonstitutionnel : émigrés, déserteurs, insurgés de mars 1793, chouans de 1794, tous requièrent des aides illégales très risquées. Les héberger, nourrir, guider, soigner telles sont les missions multiples tenues par nombre de femmes célibataires ou restées seules à cause d’un mari ou fiancé émigrés. La région malouine par sa localisation stratégique à quelques encablures des îles anglo-normandes a ainsi vu naître nombre de contributions féminines particulièrement radicales qui se sont perdues dans le plus complet anonymat.
La première surprise apportée par cette lecture est d’éclairer l’apport essentiel des Bretonnes aux conflits nés de la Révolution, tous âges, toutes classes, tous bords confondus, sans que jamais n’apparaisse une quelconque revendication de leurs droits. Pratiques féminines certes mais non féministes ainsi que le souligne Solenn Mabo, aux antipodes des grandes figures urbaines à l’exemple d’Olympe de Gouges.
Ensuite le patchwork minutieux collecté par l’auteur contrecarre l’image d’Epinal de la rurale bigote, fanatique et traditionaliste par essence : il éclaire au contraire une participation massive quoique discrète des femmes bretonnes aux objectifs de la Révolution. La reconnaissance tardive et sporadique de leur rôle par les historiens est imputable à l’inégalité de statut Hommes/Femmes qui a rendu invisible une moitié de la société : ni garde nationale, ni soldat de la République, ni citoyen membre d’un club patriotique, la présence féminine est tout simplement gommée de l’Histoire faute de traces. Curieusement, dans les archives de la répression (articles de presse, archives judiciaires) si un engagement politique personnel peut être reconnu et donc imputé aux femmes issues de la noblesse, il est systématiquement dénié à celles du peuple vite alors qualifiées de simples agitatrices irresponsables ou pire d’insensées.
Autre aspect intéressant : les demandes d’attribution de secours déposées à la Restauration entre 1825 et 1829 permettent à l’auteure d’appréhender plus visiblement l’engagement féminin dans la chouannerie. Force est de constater que nombre de ces femmes sont trente ans plus tard restées célibataires ; faute de ressources propres, elles se voient obligées de quémander une aide pécuniaire au titre des services rendus à la couronne. En filigrane se dessine alors le profond bouleversement social qui, en rompant les digues des attributions de genre, a favorisé l’émancipation d’un sexe largement mésestimé.
Côté lecture, le travail universitaire et ses relevés pointilleux rendent la progression quelque peu ardue, voire sensiblement lourde. Le style irréprochable n’empêche pas le lecteur de perdre assez souvent sous le foisonnement des cas le questionnement propre et le cheminement de la pensée de l’auteure. La grande inconnue reste la motivation réelle de toutes ces si discrètes héroïnes. Ces femmes, qu’elles aient œuvré pour ou contre la Révolution, ont toutes refusé avec la même énergie le rôle de victime. Mais COMMENT et POURQUOI ont- elles réussi à sortir du lot, à s’imposer? En dépit des efforts de l’auteur, le mystère demeure.
* AM et ADIV : archives municipales et archives départementales d’Ille-et-Vilaine
MH