L’écho de la SHAASM n° 02


L’écho de la SHAASM

L’écho de la SHAASM

le lien entre malouins passionnés d’histoire

N° 02 – 20 juin 2020

Vue de Montmarin sur un petit tableau fin XVIIIe:

voir l’article de René Colas sur Benjamin Dubois de Montmarin,

« singulier personnage » à « la prodigieuse histoire »

  • Le mot du Président [Jean-Luc Blaise]
  • Alain ROMAN, Les malouins dans l’économie maritime mondiale, XVI-XIXème siècles
  • La prodigieuse histoire d’un singulier personnage [René Colas]
  • Saint-Malo : plus qu’une ville [Jean Brodeur]
  • Histoire de la médaille des épidémies [Marc Jean]
  • Une Australie française ? feuilleton historique, 1ère partie [Raphaël Tréglos]
  • In memoriam : Hommage à Jean Raspail

Le mot du Président

Peu à peu chacun d’entre nous retrouve, avec prudence, la vie sociale.

La semaine dernière nous avons engagé le déconfinement de notre Shaasm. Pour respecter les conditions de distanciation physique préconisées, j’avais choisi de réunir uniquement le Bureau le 5 juin. Nous étions sept, heureux de nous retrouver pour faire le point sur les trois mois écoulés et surtout préparer la période post confinement avec la reprise des activités.

Ce sera fait le mardi 23 au matin par une réunion de l’ensemble du Conseil d’Administration.

L’après-midi nous reprendrons nos permanences en nous conformant aux consignes sanitaires. Nous les appliquerons de la manière suivante :

Le nombre de personnes est limité à 14, reparties ainsi :

. 2 dans le bureau du président

. 3 dans le secrétariat

. 9 dont le bibliothécaire, dans la bibliothèque.

Les 8 lecteurs seront invités par le bibliothécaire à s’installer à la table de lecture et de ne pas en bouger. C’est le bibliothécaire qui se charge de sortir les livres demandés. Les livres sortis seront mis en quarantaine jusqu’à la semaine suivante. C’est également le bibliothécaire qui se charge de « désinfecter » le poste de lecture du sociétaire.

Le cycle des conférences ne reprendra que le lundi 21 septembre. Ce jour-là nous commencerons par notre Assemblée Générale qui aurait dû se dérouler le 20 juillet. Une nouvelle programmation est actuellement en négociation avec les conférenciers pressentis et vous sera communiquée dans le prochain Écho de la Shaasm.

Précédemment je vous annonçais le sixième volume de la collection Les Dossiers de la Société d’Histoire, nous l’avons reçu en fin de semaine. Vous lirez la présentation de ces 316 pages titrées « Saint-Malo et ses activités maritimes à travers le monde XVIe-XIXe siècle ». Il vous apparaitra que certaines recherches d’Alain Roman, commencées en 1991, éclairent l’actualité de ces derniers jours.

René Colas signe un article, « La prodigieuse histoire d’un singulier personnage », introduisant la conférence qu’il donnera à l’issue de notre AG de septembre.

Le 18 mai dernier Jean Brodeur aurait dû être avec nous. Il viendra au printemps prochain, pour l’instant il nous écrit du Québec que « Saint-Malo est plus qu’une ville » !

Le Conseil des ministres du 13 mai ayant annoncé l’attribution d’une médaille aux soignants ayant œuvré durant cette pandémie, Marc Jean propose une petite histoire de cette médaille des épidémies créée à la fin du XIXe puis tombée en désuétude.

Avec Une Australie française ? Raphaël Tréglos nous livre le deuxième épisode de son feuilleton historique.

Bonne lecture

Jean-Luc BLAISE

Alain ROMAN

Les malouins dans l’économie maritime mondiale, XVI-XIXème siècles 316 p.

Créée en 2014 avec les Éditions Cristel, la collection Les Dossiers de la Société d’Histoire a l’ambition de participer à la diffusion du riche patrimoine historique du pays de Saint-Malo. Son format, aisément accessible à tous, complète utilement les Annales publiées chaque année depuis 1900.

Le sixième volume met en valeur le travail d’historien et de chercheur d’Alain Roman. Cet éminent professeur d’histoire a enrichi et renouvelé notre connaissance du foisonnant passé maritime du pays malouin. Sociétaire pendant 33 ans, il donna 19 conférences à la SHAASM et publia de nombreux ouvrages dont plusieurs furent primés par l’Académie de Marine.

En sélectionnant les plus représentatives de ses conférences nous mettons à la disposition du public la richesse des travaux d’un féru d’histoire discret et prolifique. Sa passion de l’archive était sa manière de « regarder sous les tapis de l’histoire », de côtoyer le réel d’une époque. Ces traces laissées dans les archives le conduisaient à vérifier les faits et à dépasser les légendes. Sa plume a révélé des éléments oubliés ou occultés de notre histoire.

Dans sa préface, le Pr André Lespagnol exprime notre choix d’organisation thématique du livre qui commence par une présentation, illustrée par des exemples très vivants, des différentes catégories d’acteurs de la vie maritime – des marins aux capitaines et aux négociants-armateurs. Elle se poursuit par l’évocation de diverses facettes de cette activité maritime intense que les Malouins ont pu déployer à l’échelle mondiale : rappel de tentatives, largement méconnues, de colonisation outre-Atlantique, du Brésil aux côtes de Virginie ; présentation de grandes spéculations marchandes du capitaliste malouin vers l’Océan Indien et l’Asie, et vers l’Afrique à travers la traite négrière. Elle se conclut par une analyse concrète, hors de toute mythologie, de cette spéculation marchande à forme guerrière qu’était la course, qui a fait la réputation de cette cité portuaire et la fortune de quelques-uns de ses fils, de Meslé de GrandClos à Robert Surcouf.

Par ces temps où certains semblent découvrir la place de la traite dans l’histoire de notre port, on lira avec un grand intérêt la cinquantaine de pages sur ce thème relatant la recherche présentée par Alain Roman dès 1991 : « Saint-Malo et la traite des Noirs. » p.153-189, prolongé en 1998 par « Nouvelles de la traite négrière malouine » p.191-230

Voilà, regroupés pour la première fois, des textes fameux qui embarquent le lecteur à travers le monde et le conduit de port en port, de page en page, à relire toute l’épopée de Saint-Malo…

Jean-Luc BLAISE

La prodigieuse histoire
d’un singulier personnage

L’Espèce de république du sieur Dubois

Dans ses Mémoires publiées en 1825, Madame de Genlis relate les voyages d’étude qu’elle a effectués à la veille de la Révolution avec les enfants du duc d’Orléans, dont elle était la gouvernante. Alors âgé de 15 ans, l’aîné de ses élèves était le duc de Chartres, futur roi Louis-Philippe. En août 1788, au retour d’une excursion au Havre, sur la côte normande et au mont Saint-Michel, ils passent par Saint-Malo :

« En quittant le mont Saint-Michel nous passâmes à Saint- Malo, où nous vîmes un exemple très-singulier de ce que peut l’activité réunie à l’industrie. Il y avait dans cette ville, quinze ans auparavant, un négociant, nommé Dubois, qui se ruina ; n’ayant plus rien au monde, il se disposait à passer aux Indes, lorsqu’un vaisseau qu’on croyait perdu entra dans le port.

Dubois avait des intérêts sur ce bâtiment, qui avait gagné des richesses immenses, et qui rapportait à Dubois six cent mille livres ; avec cette somme il fit d’autres entreprises qui prospérèrent. Alors il obtint la permission de construire un port à ses frais à une petite lieue de Saint-Malo, dans un endroit nommé Montmarin. Ce port était achevé, et était en petit exactement semblable à celui de Brest. Dubois fit bâtir là un joli château qu’il habitait, et il se mit à construire des vaisseaux qu’il vendait ; de manière que cette portion de terre, conquise par le travail et l’industrie, était devenue la propriété de Dubois, et une espèce de république fondée et gouvernée par lui. On trouvait à Montmarin une multitude d’ouvriers, parce que tout s’y fabriquait, cordes, câbles, voilures, charpenterie ; etc. Dubois prêtait de l’argent à des armateurs, mais dans ce cas il exigeait pour gage et sûreté des vaisseaux qu’il mettait dans son port. Il en a six de cette sorte dans ce moment, avec des pavillons de diverses nations. Cet homme singulier était très hospitalier, et recevait à merveille les étrangers et tous ceux qui allaient le voir[1]. »

Le lauréat de l’ultime promotion « aux honneurs de la noblesse »

De retour à Versailles, Madame de Genlis y retrouve une Cour aux abois. A court d’expédients le Roi a décidé de recourir aux États Généraux et, sans attendre leur convocation officielle qui ne sera publiée que le 24 janvier 1789, de nombreux « sujets » du Tiers état ont entrepris la rédaction de cahiers de propositions et de doléances.

Fin 1788 cependant, et pour la dernière fois depuis que Louis XV en a instauré la coutume en 1767, le roi anoblit deux négociants choisis parmi ceux dont l’industrie contribue à la richesse et à la prospérité du royaume. Avec un autre malouin, Pierre-Louis Robert, père de Félicité et Jean-Marie Lamennais, Benjamin Dubois est lauréat de cette ultime promotion, et ses Lettres de noblesse vantent son établissement du Montmarin :

« Louis XVIe à tous présent & à venir salut ; dans le nombre de ceux de nos sujets à qui leur zèle & des services importants peuvent donner le droit de prétendre à des récompenses, nous croyons devoir distinguer notre cher et bien aimé le S. Benjamin Dubois négociant armateur à St-Malo : nous sommes informés qu’à l’exemple de son père il a toujours cherché à se rendre utile et que dans la dernière guerre ils avaient armé conjointement dix corsaires depuis dix pierriers jusqu’à quarante canons qui ont pris ou détruit à l’ennemi cent navires et lui ont fait au moins trois mille prisonniers. Indépendamment de ces avantages, le S. Dubois en a procuré de plus importants encore pour notre marine. En effet, il a établi dans sa terre de Montmarin près St-Malo un port qui n’était auparavant qu’une anse hérissée de rochers servant à peine d’asile à quelques bateaux pêcheurs est aujourd’hui de la plus grande utilité et peux devenir un intermédiaire entre le port de Brest et celui de Cherbourg. Depuis 1784, il est susceptible de recevoir des frégates et des vaisseaux du second rang et déjà plus de trois cent navires en sont sortis ou y sont entrés. En 1787, on y a construit cinq paquebots et six corvettes pour notre compte et plusieurs frégates & gabares doivent y être mises incessamment en armement. Enfin ce port occupe journellement douze-cent personnes et a attiré sur les lieux au moins six cent familles d’ouvriers. L’auteur d’un établissement aussi intéressant nous a paru mériter un témoignage particulier de notre satisfaction & nous avons pensé qu’il n’en pouvait pas être de plus flatteur pour le S. Dubois que de l’élever aux honneurs de la noblesse à ces causes & ca. Donné à Versailles au mois de décembre l’an de grâce 1788 de notre règne le 15ème.

Adressons ces lettres de noblesse au Parlement de Rennes & à la Chambre des comptes de Nantes[2]. »

Les ingrédients d’une légende

A l’article Port du Tome 3 de l’Encyclopédie méthodique marine publié par Panckoucke en 1787, Pierre Forfait n’avait pas hésité à dénigrer le port de Saint-Malo :

« que l’on voit couvert d’eau lors de la pleine mer, où tous les navires, trouvent un louvoyage vaste & sûr, [et qui] n’est plus au moment de la basse-eau qu’une plaine immense de sable, coupée de quelques ruisseaux »

et à vanter en contre point le port privé du Montmarin :

« Il y a cependant un canal formé par la rivière de Rance, où quelques bâtimens peuvent tenir à l’ancre, & trouvent toujours une quantité d’eau suffisante […et où…] M. Dubois, armateur riche & plus industrieux encore, a fermé par une digue l’entrée d’une anse […]. On y a fait des corvettes pour le roi en 1786 ; elles y ont été presque totalement armées ; rien n’empêcheroit d’y faire des frégates. ».

Renchérissant sur cet article encyclopédique déjà particulièrement flatteur, la description de Madame de Genlis et les Lettres de noblesse de décembre 1788 sont à l’origine de nombreuses publications qui, sans la moindre vérification, reprennent ou amplifient des affirmations et des données numériques qui laissent rêveur.

A la recherche de la vérité historique

Au lecteur attentif, chacune de ces sources laissent cependant planer un doute. L’origine attribuée par Madame de Genlis à la fortune du sieur Dubois est à l’évidence un effet de style qu’aucun évènement connu ne fonde. Comme de nombreux autres documents de cette nature, les Lettres de noblesse sont trop dithyrambiques pour échapper à un examen critique. Quant à Pierre Forfait, auteur des plans de plusieurs navires construits au Montmarin, ses liens avec Benjamin Dubois ne témoignent pas en faveur de son objectivité !

En épluchant les archives de l’Amirauté de Saint-Malo et celles des Affaires maritimes qui lui ont succédé, en agglomérant des informations avérées mais éparses, en recourant aux travaux d’auteurs crédibles exploitant d’autres archives maritimes ou judiciaires[3], il est cependant possible de cerner la vérité historique, de rapprocher la biographie de Benjamin Dubois de celle des autres armateurs malouins de la fin du XVIIIe siècle, et de replacer l’activité de son établissement du Montmarin dans le contexte maritime régional.

Et, même dépouillé des embellissements excessifs de sa légende, Benjamin Dubois reste au sortir de cet examen un personnage assez fabuleux pour être l’objet de la communication qui suivra la prochaine Assemblée Générale de notre Société.

  1. Genlis, Stéphanie-Félicité Du Crest (comtesse de), Mémoires inédits de Madame la comtesse de Genlis, sur le dix-huitième siècle et la Révolution française, depuis 1756 jusqu’à nos jours., Ladvocat (Paris), 1825, T3, pages 255-256.

  2. Transcription de l’enregistrement des Lettres de noblesse en faveur du s. Benjamin Dubois armateur à Saint‑Malo.

  3. Et notamment aux articles mis en ligne par Monsieur Gérard Jolivet sur le site  » www.geneabretagne.org ».

René COLAS

Enregistrement des lettres de noblesse

Mémoires de Mme de Genlis

Signature au Montmarin de Pierre Forfait

Brick Aviso

Saint-Malo : Plus qu’une ville

Le drapeau du Québec | Nouvellesduglobe
Qu’étais-je venu chercher en ce samedi après-midi d’août 2010, Place Chateaubriand à Saint-Malo, emprisonné dans ma petite voiture de location, cerné de toutes parts par la horde de touristes qui déferlait, moi désespérant de trouver l’appartement loué rue Chateaubriand ? La première visite dans ce lieu si reconnu tournait au cauchemar. La tenancière, rejointe par téléphone, m’invitait, évidemment, à suivre le sillon ! Le sillon ! Je nageais en pleine confusion.

J’avais lu beaucoup sur l’histoire de la France et de la Nouvelle-France, avant même que celle-ci n’en portât le nom. L’histoire porte autant de réponses que de nouvelles questions. J’en avais plusieurs en tête, et ces interrogations me poussaient vers la ville de Jacques Cartier. Que s’était-il donc passé entre le dernier voyage de cet illustre Malouin en 1541-42 et l’établissement d’une première habitation par le sieur Champlain à Québec en 1608 ? Pourquoi ce passage à blanc ? Pourquoi avoir tant attendu ? Que répondre ?

Je suis de ceux qui aiment la France et qui déplore, encore aujourd’hui, qu’elle ait, de tout temps préféré quelques îles des Antilles, quelques réserves de sucre, de rhum et de soleil, à la grandeur d’une Amérique francophone « d’un océan à l’autre, du pôle Nord jusqu’au golfe du Mexique ».

Au 16ème siècle, pourquoi la France avait-elle délaissé, pendant plus de soixante ans, les Terres Neuves ? Il devait bien y avoir une raison, une ou des réponses. Je cherchais à comprendre pourquoi les Français avaient chassé de leurs horizons de conquête ces lointains arpents de neige. Ce n’était point de vagues interrogations.

Je comptais sur ces réponses, car j’ambitionnais d’écrire un roman historique sur le sujet. Un roman avant l’histoire, le récit d’une aventure qui a tardé à voir le jour.

En 2010, professionnellement, j’appréhendais le pire. Les restructurations de l’entreprise se succédaient. Chaque fois, j’étais épargné, mais un jour, la mise à pied, compte tenu du passage du temps, deviendrait inéluctable. Le saut dans le vide que représente la retraite m’effrayait. Mon projet de transition vers une vie sereine serait meublé, avais-je décidé, par les mots, par l’écriture d’un ouvrage qui, souhaitais-je, nous parlerait, à ceux des terres nouvelles, à ceux de la mère patrie. Un livre entre nous, qui nous expliquerait pourquoi nous étions orphelins.

Je n’étais toujours pas licencié, mais le projet de roman s’enracinait. Je comprenais que la France, mesurant son succès à l’aune de l’Espagne en Amérique du Sud, désespéra de ne trouver au bout de sa route les montagnes d’or et les richesses. Le massacre de Wassy exacerba les tourments qui déclenchèrent une interminable tempête. La faiblesse du pouvoir royal et les tensions au sein de la noblesse figeaient le pays. Puis la pêche à la morue et son complément de plus en plus présent, la traite des fourrures, encourageaient un statu quo dont les marchands de Saint-Malo se faisaient les plus fervents partisans.

J’avais les principaux fils de chaîne, il me manquait la trame ; il me manquait le décor ; il me manquait l’ornement et les couleurs. Au fonds, il me manquait tout du livre.

Pour tout vous dire, honnêtement, je n’avais aucune prétention en matière d’écriture. Je tenais la plume, encore que maladroitement. Mais, je voulais surtout comprendre, pour moi-même, cette page blanche de notre histoire et écrire pour ma progéniture, espoir secret d’indiquer la voie, de tracer un chemin que d’autres devraient ouvrir, défricher.

Paralysé place Chateaubriand, ce samedi après-midi, tout m’apparaissait difficile, embarrassé, problématique.

Je fis partie de la 7ème restructuration de l’entreprise en juin 2014. Je vidai, allègrement mon bureau, animé de la détermination volontaire de prendre en mains ce projet d’ouvrage et de le mener à terme. Le temps jouait pour moi, j’avais le meilleur de mes journées. Éventuellement, j’irais à la rencontre de Saint-Malo, envahit sans les estivants. Je me mis au travail et fis deux belles découvertes : les déboires de Jacques Noël, neveu de Jacques Cartier et la Société d’Histoire et d’Archéologie de l’Arrondissement de Saint-Malo. À travers cette dernière association, je reçus une carte de Saint-Malo du milieu du 16eme. Les premières images émergèrent. J’achetai un billet d’avion, j’annonçai ma visite et aux premiers jours de novembre 2014, je me présentai à l’ouverture du centre de la SHAASM, rue d’Alsace. J’y fus accueilli en lointain cousin, en cousin attendu, et on empila sur une table de travail des Archives municipales quatre belles journées de livres et de documents.

Pour la semaine, j’avais loué un studio, intra-muros, à l’ombre du clocher de la cathédrale. Chaque jour, avant de plonger dans la documentation, je relevais au pas de course les particularités de cette ville unique, bâtie sur un rocher contre vents et marées. Matin et soir, je refis le tour des remparts en tous sens ; je visitai le château ducal ; je montai la rue des Petits Degrés et descendis la rue des Grands Degrés et je mangeai à plusieurs reprises face à la tour Quic-en-Groigne. Elle devait trouver sa place dans mon récit. Je fis de très belles découvertes, entre autres, l’œuvre du docteur Gilles Foucqueron, MALOUIN SUIS. Surtout, je m’imprégnai de l’esprit du lieu.


De retour à la maison, je me remis à la tâche, la tête pleine d’images, de personnages, de vérités et d’enthousiasme. Après quelques mois d’écriture et des années d’incubation, de correction et de révision parut Le survivant, premier tome de Vers la Nouvelle-France. Entretemps, je retournai à quelques reprises dans la cité corsaire. Je sollicitai à nouveau les Archives et la SHAASM pour vérifier un détail ici et là. Je courus la ville pour préciser un parcours, découvrir la chapelle de l’ancien couvent des religieuses, et surtout rencontrer encore des personnes des plus intéressantes.

Une ville, c’est un espace ; une architecture, un passé toujours présent, un décor, une ambiance. Mais c’est avant tout des gens qui font et refont cette ville chaque jour. On admire les lieux, on s’attache aux êtres humains. On y revient pour ces derniers, pour les amitiés tissées, pour les contacts que l’on souhaite cultiver.

À Saint-Malo, on y découvre aussi un peu de nous-mêmes.

Finalement, en ce samedi après-midi d’août 2010, j’ai réussi à m’extirper de la foule et trouvé l’appartement… boulevard Chateaubriand… à Paramé. Au cours des jours suivants, j’ai suivi le Sillon vers le rocher et sa ville…

La suite, c’est de l’histoire. Le deuxième tome dort chez l’éditeur. J’ai commencé le troisième. Les temps sont difficiles et cette suite ne verra, peut-être, jamais le jour. Saint-Malo restera. Et j’y reviendrai bientôt.

Jean BRODEUR

14 juin 2020, Sainte-Catherine-de-Hatley

Bibliothèque de la Shaasm, 4 juin 2019

Maison du Québec, 6 juin 2019

La médaille des épidémies

La pandémie de Covid 19 est, on l’espère, derrière nous. Rapidement, il est apparu nécessaire à nos politiques de récompenser le personnel soignant et plus largement toutes les personnes impliquées dans la gestion de cette pandémie. Une proposition de loi a été présentée dans ce sens en avril instituant une médaille d’honneur des épidémies. Alors que le 14 juillet se profile et que les premières attributions pourraient avoir lieu à cette date, il nous a semblé intéressant de rappeler l’historique de cette médaille.

La première version, visant à « honorer les personnes qui ont fait preuve de générosité et de dévouement lors de l’épidémie » est créée en 1832 pour la mairie de Paris suite à l’épidémie de choléra qui fait plus de 100 000 morts en France. Attribuée au nom du roi Louis-Philippe, elle commémore ce triste évènement et n’est pas destinée à être portée. Déjà à l’époque un mouvement de refus de cette médaille a lieu, les récipiendaires lui préférant une prime…

La médaille d’honneur des épidémies est, quant à elle, créée en 1885 pour distinguer les personnes ayant combattu l’épidémie de choléra qui avait sévie en 1884 dans le sud de la France. C’est une décoration appelée à être portée. Elle est décernée en 4 échelons bronze, argent, vermeil et or et attribuée par différents ministères (du commerce, de l’intérieur, de la guerre, de la marine, des colonies…)

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Elle est décernée pendant la première guerre mondiale à deux soignants inscrits sur le monument aux morts de Saint-Servan :

Infirmière major

Marthe de Goutière

Médecin auxiliaire

Fernand Joubrel

La médaille d’honneur des épidémies est attribuée jusqu’au 30 août 1962 où elle est remplacée par la médaille d’honneur du service de santé.

Pour en revenir à une éventuelle attribution pour récompenser les personnels soignants et les français en général « qui se sont dévoués pendant la crise de la Covid 19 », une réactivation de la médaille d’honneur des épidémies a donc été envisagée. Déclinée en 3 échelons (Bronze, argent et or), elle pourra être décernée à titre individuel ou collectif, voire à titre posthume. A l’heure actuelle, aucun décret n’est paru concernant les critères à remplir pour en être récipiendaire et les soignants comme leurs pairs de 1832 restent perplexes face à cette médaille et préfèrent voir leur traitement revalorisé.

Marc JEAN

Une Australie française ?

feuilleton historique, 1ère partie

Dans le précédent numéro (n°01 de mai 2020) de l’Écho de la SHAASM, le confinement quai Saint-Louis du bâtiment Dumont d’Urville (armement Ponant) a inspiré au Dr Gilles Foucqueron un bel article sur ce célèbre marin dont j’ai décrit, dans un article à la suite, les contacts avec l’Australie.

Pourquoi l’Australie ? L’opportunité d’un séjour à Perth en 2018 m’a permis de découvrir (entre autres merveilles) les musées d’histoire maritime de Fremantle et de me passionner pour l’histoire tumultueuse des découvertes successives de ce territoire hors normes par des marins / militaires / scientifiques / philosophes exceptionnels, dans un contexte de rivalités et de guerres entre nations européennes.

La concurrence entre Français et Anglais pendant les plus de 2 siècles de ces explorations en constitue bien sûr l’aspect le plus flagrant, mais nous allons voir que la victoire finale britannique dans la prise de contrôle du pays a bien failli ne pas être aussi totale qu’elle se concrétisa.

L’article du mois dernier sur Dumont d’Urville et l’Australie est en quelque sorte l’épilogue de cette saga, puisqu’il se clôt en 1829 par la création de l’état de Western Australia (WA), coiffant sur le poteau les responsables français qui, à plusieurs reprises, auraient pu permettre aux français de s’implanter en premiers sur ces territoires déjà explorés, documentés, et parfois même revendiqués, par des marins français.

Je propose donc de retracer l’enchaînement chronologique de ces explorations, sous la forme d’un feuilleton dans notre écho de la SHAASM, donc en retenant l’hypothèse optimiste d’une continuation régulière de notre publication.

Outre la simple curiosité historique, qui structure l’ADN des sociétaires et amis de la SHAASM, la justification de ce survol des contributions françaises aux connaissances des terres et océans de la zone Indo – Pacifique Sud et en particulier de l’Australie, relève de l’analyse toponymique la plus élémentaire:

Pus de 400 noms français (propres ou communs) figurent encore aujourd’hui sur la carte de l’Australie, particulièrement sur les côtes ouest et sud de l’île-continent, de la Tasmanie et du détroit de Bass. La remarquable carte ci-dessous a été compilée par Noelene Bloomfield (de University of Western Australia) :

Les premières explorations européennes dans les mers du sud

Les échanges commerciaux maritimes au long cours sont actifs depuis toujours mais, à la fin du Moyen-âge, les progrès dans les techniques de navigation et de construction navale permettent des avancées décisives au départ des côtes atlantiques européennes vers l’ouest en 1492, avec Christophe Colomb et vers l’est 5 ans plus tard avec Vasco de Gama qui , via le cap de Bonne Espérance, ouvrira à son pays (le Portugal) la maîtrise de l’océan Indien vers les Indes orientales , puis des implantations dans le Pacifique jusqu’aux Moluques, les fabuleuses îles des épices.

La première circumnavigation, aventure inouïe de Fernand de Magellan (hobereau portugais au service de Charles Quint) et de Juan Sebastian Elcano, de 1519 à 1522, ouvre bien sûr la nouvelle route « des Indes » via le passage, entre la Patagonie et la Terre de Feu, de l’Atlantique Sud vers le Pacifique, mais va servir aussi de référence pour les prochaines expéditions (de marins aventuriers de nationalités et objectifs divers) et apporter via le rapporteur historiographe de l’expédition, le vénitien Antonio Pigafetta, une moisson d’informations pour alimenter les cartographes et autres cosmographes du temps :

Les cartographes : voilà l’occasion d’introduire un aspect essentiel des contributions françaises à ces découvertes des mers australes ! La célèbre école de Dieppe, fondée vers 1500 par l’abbé Pierre Descelliers, a édité durant la première moitié du XVIe siècle les premières mappemondes, compilées d’après des portulans et autres informations d’origine majoritairement portugaises.

Parmi ces « informations » pré-existantes, figurait l’existence irréfutable d’une « terra australis incognita » justifiée depuis l’antiquité par le nécessaire équilibre des masses continentales entre l’hémisphère nord et l’hémisphère sud : cette symétrie évidente promettait de plus que ce nouveau continent à découvrir bénéficie dans ses latitudes sud moyennes des mêmes climats et richesses que ses équivalents dans les latitudes tempérées de l’hémisphère nord.

Examinons de près deux réalisations cartographiques de cette école de Dieppe :

1/ La ‘Carte du Monde’ dans ‘Le nouveau monde des pays et îles inconnus des anciens’, par Oronce Fine, Paris 1532 :

‘Regio Patalis’

Oronce Fine (1494 Briançon – 1555 Paris) était le ‘lecteur royal de mathématiques‘ du roi de France Henri II au Collège Royal. Quand Richard Henry Major, directeur des cartes au British Museum fit l’acquisition de cette carte en 1871, constatant que la ‘Regio Patalis‘ figurée s’étendait au nord presque jusqu’au tropique du Capricorne, il en conclut qu’il ne pouvait s’agir que de l’Australie et déclara : « I think there only remains the inevitable conclusion that Australia was discovered by Frenchmen … in or before the year 1531« .

2/ La Carte « Dauphin » ou « Harleian » c. 1547: les armes du Dauphin (futur Henri II) apparaissent en bas à gauche sur ce remarquable document faisant partie de la collection Harley de la British Library: on y découvre un énorme territoire ‘Iave la Grande‘ au sud de l’Indonésie, qui évoque la très étendue et très belle île de Java, mais dont le dessin des côtes ouest de la ‘petite’ Iave et nord-ouest de la ‘Grande’ Iave reproduisent de façon fidèle le littoral ouest de l’Australie! Et, ce qui est moins visuellement frappant, le grand hydrographe britannique Dalrymple trouva en 1786 une ressemblance analogue sur les côtes Est représentées, concluant « that Cook had apparently not been the first to chart the east coast of Australia« .

« Iave la Grande » sur la Carte « Dauphin » ou « Harleian« , école de Dieppe (c. 1547, sous François Ier) (British Library)

Mais les français n’interviennent pas seulement en tant que cartographes dans la grande aventure des mers de Sud au XVIe siècle: dès 1503, le normand Binot Paulmier de Gonneville quitte Honfleur sur l’Espoir, 120 tonneaux, 60 hommes et, après avoir dépassé le Cap de Bonne Espérance, est pris dans une tempête et parvient le 6 janvier 1504 dans un pays inconnu mais accueillant; 6 mois plus tard il repart vers la France avec un fils indien du roi local (Essoméric), mais subit à nouveau de fortes tempêtes puis est attaqué en Manche par un pirate, s’échoue devant Guernesey le 7 mai 1505 et arrive à pied à Honfleur le 20 mai. Il marie Essomeric à une de ses nièces, mais le seul écrit subsistant de cette épopée est sa déclaration du 19 juin 1505 auprès de l’Amirauté de Rouen pour tenter de récupérer une partie de ses pertes : ce document qui ne donne aucune indication sur le pays découvert est publié en 1663 par un descendant d’Essoméric, Jean Paulmier de Courtonne, chanoine de la Cathédrale Saint-Pierre de Lisieux, dans le but d’établir une mission chrétienne dans le pays de son ancêtre. Jamais personne ne retrouvera cette « terre de Gonneville » mais, jusqu’au milieu du XIXe siècle, elle restera identifiée à la « terra australis incognita« , cible mythique des futures explorations et recherches…

Un autre normand, Jean Ango (1480 – 1551), richissime armateur d’une flotte dieppoise de 70 vaisseaux parvient à obtenir le soutien de François Ier pour garantir par des expéditions et des prises de contrôle de territoires le principe de « liberté des mers » face aux portugais et espagnols : c’est ainsi qu’il organise et finance le voyage à Sumatra en 1529 de Jean Parmentier, expert cartographe, élève de Pierre Descelier (cf. plus haut) et de son frère Raoul Parmentier. L’objectif est de contourner le

monopole portugais pour acheter directement du poivre à Sumatra. Le résultat commercial est médiocre (seulement 375 kg de poivre) et les deux frères y laissent la vie, mais d’importantes informations cartographiques sur le Nord-Est de l’océan Indien sont récoltées lors de cette expédition.

[à suivre…]

Raphaël TRÉGLOS

Dernier ouvrage collectif de nos collègues dinardais :

Association Histoire et Patrimoine du Pays de Dinard/Rance/Émeraude

 

In memoriam : Hommage à Jean Raspail


Décédé le 13 juin dernier à 94 ans, le grand écrivain auteur du Camp des Saints et de l’Anneau du pêcheur a toujours eu une relation particulière avec Saint-Malo et les malouins.

Participant assidu au festival Étonnants Voyageurs, il nous fit l’honneur de présider l’Assemblée Générale de la SHAASM à l’été 2008.Voici un extrait du compte-rendu :

Lundi 21 juillet 2008, s’est tenue l’Assemblée Générale annuelle de la SHAASM, ainsi que la conférence du Dr Foucqueron sur Dupont-Gravé, sous la Présidence d’honneur de Jean Raspail.

Une assistance particulièrement nombreuse a répondu à l’appel du Président Marçais pour participer à cette double réunion exceptionnelle. […]

Le Président Marçais nous a ensuite présenté les orateurs prestigieux de notre réunion et ne nous a en particulier pas caché sa profonde admiration pour l’œuvre de Jean Raspail. […]

Avec son talent, sa modestie et son humour habituels, Jean Raspail a brièvement évoqué pour nous son périple de l’équipe « Marquette » en 1949 depuis Québec (Trois Rivières) jusqu’à La Nouvelle Orléans, sujet de son livre « En canot sur les chemins d’eau du roi, une aventure en Amérique » (2005 chez Albin Michel), périple durant lequel il a parcouru sur 4 500 km, à genou dans un canoé, l’immense territoire de l’ex-Amérique française du XVIIIème siècle.

Monsieur Raspail est « écrivain de Marine » et nous confia qu’il était à ce titre en juin dernier invité des cérémonies maritimes du 400ème anniversaire de la fondation de Québec : il remonta le Saint-Laurent, à bord de la frégate Cassard, de son embouchure jusqu’à Trois-Rivières, ajoutant ainsi en quelque sorte un préambule maritime « postface » à son aventure de jeunesse : d’ailleurs, 60 ans après, un petit accrochage protocolaire avec les anglais montrait bien que rien n’avait changé !

Enfin, Jean Raspail conclut par des commentaires fort élogieux sur le travail des Sociétés d’Histoire, celle de Saint-Malo comme tant d’autres, qui, de son point de vue, accumulent les savoirs divers et les innombrables points de vue concrets, contribuant ainsi, de façon irremplaçable, à cerner de plus en plus près la vérité historique

Clin d’œil de fin …

repentances historiques:

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